Commune de l'Allemant : Des « PCB » dans la nature

L'Aisne Nouvelle | Article de Eric Jonneau

Allemant est-elle en passe de devenir la commune la moins fréquentable du département ?
Non contents de lutter à armes inégales contre le centre d’enfouissement de déchets, dont ils s’efforcent de prouver le caractère polluant, deux associations locales dénoncent aujourd’hui la présence de polychlorobiphényles (PCB) dans un champ voisin. Et dans des doses dangereuses pour la nature... et pour l’homme.

 

Allemant. 180 habitants. Le village, situé entre Laon et Soissons, est connu pour avoir reçu un missile V1, tiré par la Wehrmacht, mais dévié de sa trajectoire.

 

C'était le 17 juin 1944, jour de la visite de Hitler au bunker de Margival, quartier général du front de l'ouest, situé à trois kilomètres de là… Soixante-dix ans plus tard, la « célébrité » de la commune reposera sur un tas d'immondices. Elle abrite en effet l'un des trois centres d'enfouissement de déchets de l'Aisne.


Depuis son ouverture, en 1996, deux associations (Vauxaillon nature et Qualit'Aisne) se sont créées afin de lutter contre une exploitation qu'ils jugent douteuse, voire illégale. Leur combat est toujours d'actualité et devrait se poursuivre encore quelques années. Il a motivé la rédaction d'un livre blanc, présenté récemment par le conseil général (notre édition du 25 novembre).


C'est pourtant une autre affaire que soulèvent aujourd'hui les deux associations, qu'elles affirment avoir découverte de manière assez fortuite. « En regardant une vue satellite du village sur Internet, l'un de nous a remarqué une tâche claire dans les champs, un endroit où rien ne pousse (en bordure de la D26, ndlr), raconte Alain Legros, le président de Qualit'Aisne. En le superposant avec le cadastre, on s'est aperçu qu'il s'agissait d'un ancien chemin communal, remblayé et exploité par l'agriculteur. C'est troublant. »

Ça l'est d'autant plus que l'association en connaît le propriétaire : Bertrand Magnien. C'est justement lui qui loue ses terres à la société exploitante du centre d'enfouissement (Sita-Dectra), situé de l'autre côté de la D26, en face du champ suspect.


« Je ne suis pas au courant, nous a répondu Bertrand Magnien par téléphone. Ces gens-là sont venus sur mes terres sans rien me demander ? »


« On a prélevé des échantillons et on les a fait analyser par un laboratoire spécialisé, situé dans le sud de la France », confirme Alain Legros.


Contacté dans son laboratoire de Cuers, dans le Var, Bernard Tailliez n'y va pas par quatre chemins vicinaux. Le 20 octobre, il a remis ses conclusions à Qualit'Aisne. Dans son rapport, il explique avoir découvert 101 contaminants organiques.


« Je suis tombé sur le derrière »


« Du PCB et plein d'autres résidus chlorés, résume Bernard Tailliez. Je suis tombé sur le derrière, je ne pensais pas retrouver ce genre de pollution en milieu rural. Elle provient vraisemblablement du sol fortement pollué d'une vieille usine. Cette terre a échappé à la filière légale qui impose de la traiter dans un centre adapté ou de l'incinérer. Quelqu'un a voulu l'éviter, surtout les coûts qui vont avec. »


Bernard Tailliez est connu pour ses affinités écologiques. Il dirige un laboratoire de référence pour les associations environnementales. Il s'est d'ailleurs rendu célèbre pour avoir découvert et révélé avec Greenpeace le caractère toxique du pétrole de l'Erika, échoué au large de la Bretagne en décembre 1999. La puissance de Total, et l'attitude de l'Etat, avaient eu raison de son opiniâtreté.


À Allemant, le combat des associations s'apprête à se heurter aux mêmes blocages administratifs. Le maire d'Allemant, sans doute soucieux de ne pas alarmer ses concitoyens, mais que nous n'avons pu joindre, semble contester la méthode de prélèvement employée par Qualit'Aisne. « Il nous a envoyé une lettre hallucinante, note Alain Legros, le président de l'association. Le prélèvement n'aurait pas été effectué par une personne assermentée. ça reste à voir, je suis quand même technicien forestier à l'ONF. »


L'association a envoyé le compte rendu du laboratoire à la préfecture de Laon. Laquelle attend les conclusions de l'agence régionale de santé (ARS) et de la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL). « Le préfet réunit ces services d'ici la fin du mois pour entendre leurs conclusions. Une réponse sera apportée aux associations à la suite de cette réunion », précise leur communiqué.


La commune de Vauxaillon et l'association Vauxaillon Nature, via le maire, Gilles Gastel, ont porté plainte pour pollution des sols les 27 et 28 octobre derniers à la gendarmerie de Coucy-le-Château. La commune voisine craint pour la contamination des nappes phréatiques, et donc pour la consommation de l'eau. Elle demande des prélèvements au niveau du forage de la commune. « L'enquête est en cours, confirme l'adjudant Berthe. On fait quelques vérifications avant de saisir le procureur s'il y a lieu. »

 

« Je vais leur rentrer dedans »


Le 18 novembre, la mairie de Vauxaillon a écrit au préfet pour lui réclamer une analyse poussée de l'eau potable.


Lundi a lieu une table ronde consécutive au livre blanc conçu récemment par le conseil général de l'Aisne à propos du centre d'enfouissement. Sur le point d'être muté en Bretagne, Alain Legros, lassé par des années de combat, a promis qu'il ne partirait pas en silence. « ça fait cinq ans que ces gens-là (sic) ont le pouvoir de faires les choses et qu'ils ne les font pas. Je vais leur rentrer dedans », promet-il.

 

SAINT-QUENTIN SOUS SURVEILLANCE

L'association Robin des Bois réalise régulièrement une carte de France des sites pollués par les PCB. Sa dernière édition, qui date d'avril 2013, en recense pas moins de 550. Dont 86 dans le bassin Artois-Picardie. « En Picardie, les services de l'Etat ont retiré de la liste des sites pollués l'emprise de l'ex-Spedilec (à Saint-Quentin), écrit-elle sur son site Internet. Ce mythique entrepôt bardé de tôles et d'amiante et sa cour de terre battue ont servi de transit aux déchets de l'accident de Seveso et à des milliers de condensateurs électriques imprégnés de pyralène. Robin des Bois n'a pas souhaité retirer de son inventaire l'ex-Spedilec. L'urbanisation de Saint-Quentin se fera grâce à ce témoignage en toute connaissance des risques. »


LES TERRES SOUILLEES DE MAISSEMY SONT... A ALLEMANT

A Maissemy, près de Vermand, une affaire très similaire à celle qui semble prendre corps à Allemant a commencé il y a dix-neuf ans. Elle suit toujours son cours et a d'ailleurs rebondi jeudi soir au cours d'un comité de suivi de site organisé à Péronne.

 

Le représentant de la société Sita-Remédiation aurait confié à Patrick Thiéry, président de Picardie nature, que les terres de remblai déposées à Maissemy en 1994, ont été enlevées… l'été dernier. Et stockées au centre d'enfouissement d'Allemant. « J'étais sur le cul, confie Patrick Thiéry, Tout ça s'est fait en douce. Il y a un manque de transparence totale et l'Etat regarde ailleurs… »


Voilà dix-neuf ans que les associations environnementales réclament la dépollution de ce champ. En 1994, un agriculteur de Maissemy avait accepté un échange de terres avec le site de l'ancienne société Spedilec de Saint-Quentin, située rue de La Fère, où s'apprêtait à être érigé un supermarché ATAC (puis Netto). De la craie contre de la terre plus argileuse… mais polluée aux PCB.

 

Spedilec a entreposé durant de nombreuses années des centaines de fûts de déchets toxiques ainsi que des condensateurs provenant d'EDF. En 1997, EDF s'était proposé de prendre à sa charge la dépollution. Gilles Delalieu, le propriétaire des terres, avait refusé… Pendant quinze ans, les associations ont mené un bras de fer juridique rocambolesque avec l'agriculteur, les autorités de l'état, qu'elles soupçonnent de mener un combat de façade, mais aussi l'agglomération de Saint-Quentin.


Jusqu'à ce que la cour d'appel d'Amiens, en mai 2012, impose la dépollution. La société SITA, qui gère le centre d'enfouissement d'Allemant, était à Péronne, jeudi, pour candidater à la dépollution de 20 km de cours d'eau sur la Somme, entre Seraucourt-le-Grand et Fontaine-lès-Clercs. Une autre zone fortement souillée par les PCB.


UN PRODUIT TRES TOXIQUE


Les PCB, pour polychlorobiphényles, ont été principalement utilisés par EDF jusqu'au milieu des années quatre-vingt, comme fluide isolant pour les transformateurs et condensateurs électriques.


Compte tenu de leur forte résistance, de leur caractère non biodégradable, et non soluble dans l'eau, et surtout des négligences qui ont accompagné leur stockage et leur recyclage, ils ont contribué, depuis, à polluer l'environnement, s'insinuant dans les nappes phréatiques et la chaîne alimentaire.


Leur toxicité et leur durée de vie (jusqu'à près de 3 000 ans) les rendent dangereuses dans le cadre d'une exposition aiguë ou prolongée. Leur propagation a surtout contaminé les espèces animales, agissant sur le foie et entraînant de graves problèmes de croissance. « Les PCB sont classés en tant que substances probablement cancérigènes pour l'homme », peut-on lire sur le site du ministère de l'Environnement.

 

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