Utilisation des pesticides : la fin d'une omerta

La publication (en anglais) d’une vaste étude sur les « coûts cachés » de l’utilisation des pesticides dans l'agriculture a fait réagir un certain nombre de médias dont Le Monde en France.

 

Ce travail de longue haleine, entrepris par deux chercheurs de l’INRA et publié dans la dernière édition de Sustainable Agriculture Reviews, est le premier à colliger l’ensemble des connaissances disponibles sur ce que les économistes appellent les « externalités négatives » liées à l’utilisation des produits phytosanitaires. Ce fardeau économique, estiment les chercheurs, peut dans certains cas excéder largement les bénéfices offerts par les herbicides, fongicides et autres insecticides.

 

Selon leurs estimations, le rapport coûts-bénéfices des pesticides de synthèse était ainsi largement défavorable aux États-Unis au début des années 1990. Alors qu’ils apportaient environ 27 milliards de dollars (24 milliards d’euros) par an à l’économie américaine, ils pesaient pour au moins 40 milliards de dollars…

« L’utilisation des pesticides procure des bénéfices économiques bien connus en termes de productivité de l’agriculture par exemple, explique Denis Bourguet, chercheur au Centre de biologie pour la gestion des populations (INRA, Cirad, IRD, SupAgro Montpellier) et coauteur de ces travaux. Mais ils entraînent aussi des coûts économiques très variés qui font l’objet de peu de travaux, voire aucun. Et lorsqu’ils sont évalués, ces coûts sont généralement lourdement sous-estimés. »

 

Suite de l'article du Monde daté du 19-03-2016

 

Chapitre 2 de l'ouvrage (en anglais)

[PDF] disponible gratuitement :
The Hidden & External Costs of Pesticide Use

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The hidden & external costs of pesticide use
Étude par deux chercheurs INRA : D. Bourguet (Montpellier) et T. Guillemaud (Sophia Antipolis)
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Traduction du résumé

Les coûts cachés et externes induits par l'utilisation des pesticides(unité monétaire utilisée : US $)

 

Une évaluation équitable des avantages nets fournis par les pesticides est essentielle pour nourrir le débat actuel sur leurs avantages et leurs inconvénients.

 

Les pesticides offrent de nombreux avantages en tuant les parasites agricoles et humains.

Cependant, ils induisent aussi plusieurs types de coûts, y compris les coûts internes dus à l'achat et à l'application des pesticides, et divers autres coûts induits par les impacts négatifs des traitements pesticides sur la santé humaine et l'environnement.

 

Nous procédons ici à un examen complet de ces coûts et de leur évaluation.

Nous définissons quatre catégories de coûts : coûts de la réglementation, coûts pour la santé humaine, coûts environnementaux et dépenses défensives. Ces coûts sont soit internes au marché, mais cachés aux utilisateurs, soit externes au marché et le plus souvent payés par un tiers.

 

Nous avons analysé 61 articles publiés entre 1980 et 2014 et 30 ensembles de données indépendantes.

 

  • Les coûts réglementaires ont atteint des valeurs très élevées, par exemple 4 milliards par an aux États-Unis dans les années 2000.
    Toutefois, si toutes les réglementations en vigueur avaient été scrupuleusement respectées, ces coûts auraient bondi à 22 milliards dans ce pays.
  • Les études des coûts pour la santé humaine ne tiennent généralement pas compte des cas de cancers mortels provoqués par une exposition chronique.
    En tenir compte aurait multiplié jusqu'à dix fois les estimations des coûts de santé, par exemple de 1,5 à 15 milliards aux États-Unis en 2005.
  • La plupart des impacts environnementaux de l’utilisation des pesticides n’ont jamais été quantifiés dans la littérature. Les coûts environnementaux ont néanmoins pu être estimés à environ 8 milliards aux États-Unis en 1992.

 

Bien que les dépenses défensives aient rarement été prises en compte dans la littérature, elles comprennent au moins le coût supplémentaire induit par la consommation d'aliments "bio", en raison du comportement aversif lié à l'utilisation des pesticides.

 

Ce coût a dépassé 6,4 milliards dans le monde en 2012.

 

Notre étude révèle que les coûts externes et cachés de l'utilisation des pesticides ont rarement été pris en compte dans la littérature et qu’ils ont sans doute été fortement sous-estimés jusqu’à présent.

En dépit de cette sous-estimation, nous avons pu constater que les coûts globaux cachés et externes ont varié de 5,4 millions au Niger en 1996 à 13,6 milliards aux États-Unis en 1992.

 

Notre évaluation rétrospective (mise à jour et plus complète) de ces coûts aux États-Unis montre qu'ils ont probablement atteint 39,5 milliards par an à la fin des années 1980 - début des années 1990.

 

Nous avons également réévalué le rapport coûts-avantages de l'utilisation des pesticides précédemment admis dans différents pays et cette étude révèle que le coût de l'utilisation des pesticides pourrait avoir dépassé leurs avantages, par exemple aux États-Unis, dès le début des années 1990.

 

Nous préconisons enfin que le coût des maladies et décès provoqués et favorisés par l'exposition chronique aux pesticides soit sérieusement évalué dorénavant, car le ratio coûts-avantages de l'utilisation des pesticides serait facilement tombé en dessous de 1 si ce coût avait déjà été pris en compte.

 

La quantification de ce facteur essentiel du coût est donc requise de toute urgence pour parvenir à une évaluation plus précise des effets de l'utilisation des pesticides, aussi bien qu'à des fins strictement réglementaires.

L'évaluation impartiale des bénéfices nets induits par l'utilisation des pesticides nécessite l'estimation complète de leurs coûts, y compris ceux induits par leur impact sur la santé et l'environnement.

 

Le coût représenté par leur seule acquisition n'est qu'un des nombreux coûts associés à l'utilisation des pesticides.

 

A l'évidence, l'application de ces produits chimiques exerce un impact sur l'environnement et la santé, dont les conséquences financières peuvent être importantes.

 

Ainsi, les agriculteurs doivent-ils prendre des mesures de sécurité pour la manutention et l'application des pesticides sur leurs récoltes, pour réduire ou empêcher leur exposition directe à ces produits chimiques.

 

Les dépenses défensives à prendre en compte incluent les coûts associés aux précautions nécessaires pour réduire l'exposition directe aux pesticides (masques respiratoires, couvre-chef, chaussures, bottes, mouchoirs, chemises à manches longues, pantalons longs).

 

Dans de nombreux pays du monde, la pulvérisation des pesticides est donc parfois réalisée sans aucune protection (cf. illustration ci-dessus), et même les agriculteurs cherchant à se protéger se limitent le plus souvent au port de chemises à manches longues et de pantalons longs.

Faible niveau de revenus et d'éducation, ignorance du danger, chaleur et humidité du climat, tabous culturels, inconfort et apparence disgracieuse des équipements, sont des facteurs importants pour expliquer les réticences aux mesures de protection personnelle.

 

E. Lichtfouse (ed.), Sustainable Agriculture Reviews, Sustainable Agriculture Reviews 19, DOI 10.1007/978-3-319 26777-7_2 2016-02-20

  • D. Bourguet INRA, UMR 1062 Centre de Biologie pour la Gestion des Populations (CBGP) INRA-IRD-CIRAD-Montpellier SupAgro, 755 Avenue du Campus Agropolis, CS 30016, 34988 Montferrier/Lez cedex, France e-mail: bourguet [arobase] supagro.inra.fr
  • T. Guillemaud INRA, Université Nice Sophia Antipolis, CNRS, UMR 1355-7254 Institut Sophia Agrobiotech, 06903 Sophia Antipolis, France

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