La montagne sous un grand manteau de pollution

L'Imprévu | Article de Benjamin Hourticq

Environnement | Au pied de Chamonix et du massif du Mont-Blanc, la vallée de l’Arve, en Haute-Savoie, est l’une des dix zones les plus polluées de France. Si, cet hiver, la pluie a permis d’éviter que les polluants ne stagnent dans l’air, les inquiétudes de la population ne se sont pas évaporées. Un an après un pic de pollution de trente-cinq jours et quelques mois après une visite interministérielle, les habitants ont toujours la tête dans le smog.

 

« L’air de notre vallée est mortel… »

 

C’est une poussière épaisse qui colle à la la carte postale. Quasiment au pied du Mont-Blanc et de son massif, symboles de pureté, une nappe laiteuse couvre la vallée de l’Arve (74). C’est ici, quelques kilomètres en aval d’un des patrimoines naturels les plus hostiles à l’homme, que 150 000 personnes baignent dans l’une des atmosphères les plus toxiques de France. Ce territoire de 1 224 kilomètres carrés fait partie des dix zones françaises* dans le collimateur de la Commission européenne depuis 2015, épinglées pour non-respect des valeurs limites des particules fines. Au niveau national, toutes les institutions ont tiré la sonnette d’alarme et de nombreux rapports accablent la vallée de l’Arve. Le dernier en date, celui de Santé publique France, pose un grave constat : chaque année, 85 personnes meurent dans la vallée à cause des particules fines PM2,5.

(*) La vallée de l'Arve surveillée par la Commission européenne  Parmi les onze territoires visés par la Commission européenne pour non-respect des valeurs limites des particules fines, on retrouve des villes comme Paris, Lyon, Grenoble, Marseille, Nice, Toulon et Douai-Béthune-Valenciennes ; mais aussi des zones urbaines comme de Provence Alpes-Côte d’Azur. La Martinique en fait également partie. La vallée de l’Arve est le seul territoire à être rural.

 

Depuis plusieurs années, tous les voyants sont donc au rouge et cette atmosphère inquiétante ne laisse pas indifférents les habitants de la vallée. Certains, lassés de l’inaction politique, se sont regroupés au sein du collectif Col’air pur. Samedi 10 février, une quarantaine d’entre eux se sont réunis devant la gendarmerie de la commune de Passy, afin de déposer une plainte contre X pour « mise en danger de la vie d’autrui ». « Notre objectif est d’alerter sur la pollution de la vallée », explique Muriel Auprince, l’une des membres du collectif et habitante de la commune de Saint-Gervais.

 

Cette diététicienne à la retraite n’en est pas à son premier coup d’essai. Il y a deux ans, elle avait déjà déposé la même plainte. « Cette fois, le procureur a dit aux gendarmes de recevoir toutes les plaintes, c’est déjà une bonne nouvelle », se réjouit cette grand-mère, revigorée par l’annonce quelques jours plus tard d’une initiative similaire à Fos-sur-mer. Avec la garantie de plusieurs dizaines de procédures, Muriel Auprince s’attend à ce qu’une enquête soit ouverte afin de déterminer si des négligences sont à l’origine de ces épisodes de pollution chronique dans la vallée.

 

Cette action médiatique n’est que le dernier chapitre d’une affaire qui anime la vallée de l’Arve depuis plusieurs années déjà. « L’air de notre vallée est mortel », lançait dans le JT de 20 heures de France 2, le 15 février 2015, Frédéric Champly, médecin chef du service des urgences des hôpitaux de Chamonix. Ce lanceur d’alerte avait établi ce constat en recevant en consultation des enfants victimes de crises d’asthme « sans qu’ils aient de terrain allergique ni d’infections ». Ce qui a déclenché sa suspicion, ce sont les réponses des parents eux-mêmes : « Mais c’est normal docteur, on est en période de pollution…»

 

Le lendemain de ce reportage télévisé qui a sévèrement écorné l’image d’un territoire basé sur l’économie de la montagne, Frédéric Champly réalise qu’il a brisé un tabou : « Des élus me sont tombés dessus, parce qu’il ne fallait pas toucher à l’image de la vallée. L’un d’entre eux a même demandé une sanction auprès de l’ordre des médecins », raconte le praticien. Celui qui a présenté une « candidature citoyenne » aux législatives de 2017 dénonce également une « omerta et une volonté politique de ne pas froisser l’image de la vallée, car on nous vend le rêve de ‘la montagne à l’état pur’. »

Chauffage au bois et trafic routier, le cocktail explosif

 

Pourquoi, ici, où dans l’imaginaire l’air devrait être si pur, doit-on consulter la qualité de celui-ci pour savoir si on pourra, ou non, faire un footing aujourd’hui ? Déjà, la topographie du lieu est particulière : un fond de vallée encaissé où se combinent une forte densité de population, beaucoup d’activités industrielles et un intense trafic routier. À cela, il faut ajouter une météo qui favorise la stagnation des polluants dans l’air. À cause de la géographie, les vents ne permettent pas de disperser les particules hors de la vallée. Mais le phénomène le plus aggravant reste l’inversion des températures : les jours de beau temps, quand au fond de la vallée la température est plus froide que sur les hauteurs, l’air reste bloqué, comme comprimé entre deux masses. Résultat, il se forme un voile qui recouvre la cuvette, emprisonnant ainsi la pollution.

 

En 2012, la préfecture de Haute-Savoie a mené un travail d’identification des différentes sources de polluants et mis en place dans la foulée un premier Plan de protection de l’atmosphère (PPA) dans la vallée. Si l’on se focalise sur les PM10*, trois sources de pollution sont mises en avant : le chauffage au bois (dans le secteur résidentiel) est responsable de 57% des émissions, le transport routier de 19% (69% des oxydes d’azote) et l’industrie de 16% (12% des oxydes d’azote).

(*) Les PM10, dangereuses pour l'être humain  Aussi appelées particules fines, les PM10 sont en fait des résidus microscopiques de combustions incomplètes. Elles peuvent être issues du bois, des combustibles fossiles, de centrales thermiques et de certains procédés industriels. Ces particules, d’une taille de 10µm, flottent alors dans l’air et sont dangereuses pour les humains car elles pénètrent dans le système respiratoire. La moyenne à respecter selon l’Union européenne est de 40µg/m3 sur l’année et le seuil de 50 µg/m3 en moyenne journalière ne doit pas être dépassé plus de 35 jours par an.

 

« Sous le couvercle, la population est montée à ébullition »

 

Au mois de décembre 2016, la pollution a dépassé les seuils de particules fines fixés par l’OMS pendant trente-cinq jours consécutifs. Sous le couvercle, la population est montée à ébullition. À Passy, Saint-Gervais et Sallanches, en janvier, les traditionnels vœux des maires ont tourné court, sous les sifflets de centaines de personnes venues exprimer leur colère. Quelques jours plus tôt, en décembre, plus d’un millier de personnes s’étaient regroupées à l’occasion de rassemblements citoyens*.

(*) Les États généraux de l'air : Grâce à la force de mobilisation des réseaux sociaux, des manifestations se sont multipliées l’hiver dernier. Et tout cela en-dehors de tout cadre, dans une vallée où de nombreuses associations environnementales étaient pourtant sur le dossier depuis des années. Des citoyens ont donc décidé de prendre les choses en main, non sans créer quelques tensions au sein des organisations militantes historiques. Ce mouvement a abouti à des États généraux de l’air qui ont eu lieu le 22 mars à Passy.

 

 

Les industries responsables ?

 

Selon l’agence ATMO Auvergne Rhône-Alpes, l’association agréée par l’État pour surveiller la qualité de l’air dans la région, l’année 2017 en revanche « est un excellent cru pour la qualité de l’air. D’autant que le nombre de jours de dépassement du seuil moyen de 50 microgrammes par mètre cube moyen sur 24 heures concernant les PM10 atteint son plus bas niveau historique avec 21 jours ». Beaucoup estiment pourtant qu’il n’y a pas franchement matière à se réjouir, à l’instar de Frédéric Champly. « Cet hiver, on a une bonne qualité de l’air », reconnaît-il. Mais c’est surtout grâce à la pluie qui a permis aux particules fines présentes dans l’air de se disperser. « Ici, les gens sont heureux quand il fait mauvais », lâche l’activiste, un sourire jaune aux lèvres.

 

Les membres du collectif Col’Air Pur, dépositaires de la plainte, ne se sont pas laissés endormir par la pluie. Muriel Auprince non plus. Si cette ancienne diététicienne a décidé de rejoindre le groupe en décembre 2017, c’est parce que, selon elle, le travail de certaines associations environnementales actuellement en négociation avec les élus ne paie pas : « On voit que ça ne bouge pas, ils ont tous peur de bousculer les politiques. » Jugeant ces organisations historiques « un peu ligotées », la Saint-Gevrolaine définit Col’Air Pur comme une entité « apolitique, composée de citoyens qui ont envie de faire avancer les choses ».

Avant de rejoindre le collectif, cette pragmatique avait commencé à jouer en solo, en commandant début 2017 une étude à un laboratoire indépendant, Analytika. Celui-ci est dirigé par Bernard Tailliez, un chercheur qui s’est spécialisé dans des investigations et des expertises chimiques. Les résultats rendus publics un an plus tard ont révélé la présence de polluants « d’origine essentiellement industrielle » dans des poussières prélevées au sol, autour d’une usine de graphite, SGL Carbon et d’un incinérateur de déchets, tous deux situés sur le territoire de la commune de Passy, encaissée au fond de la vallée.

 

Dans ces poussières, le chercheur Bernard Tailliez a identifié la présence de métaux lourds, parmi lesquels de l’aluminium, du zinc, du cuivre, du chrome et du nickel, et tout ça en quantités « alarmantes ». Dans l’air, ce sont des composés organiques volatils qui ont été retrouvés. Serge Paget, directeur du site industriel tant contesté, assure que SGL Carbon, qui a racheté en 1993 ces installations vieilles de plus de 120 ans, n’a « pas de métaux lourds dans son procédé de production ». Le graphite produit est un composé chimique qui sert à la fabrication de réacteurs nucléaires et de batteries de voitures électriques. Mettant en avant le fait que « 70% des investissements vont vers l’amélioration environnementale » , il estime que cette usine allemande est le « bouc-émissaire » de cette situation.

 

« Des métaux lourds en quantité alarmante »

 

Les conclusions de l’étude d’Analytika, qui servent de base aux plaintes engagées par Col’air pur, mettent en lumière une divergence entre le collectif et les autorités locales, celle du référentiel de polluants : des métaux lourds pour les premiers, les PM10 et oxydes d’azote pour les seconds. Elles donnent aussi du grain à moudre aux habitants qui estiment que les poussières émises par l’industrie et le trafic des camions transitant entre la France et l’Italie, ne font pas l’objet de réflexions et d’actions suffisantes. Contrairement à la lutte contre le chauffage au bois résidentiel*, le premier émetteur de particules fines PM10, qui elle est bien identifiée et fait l’objet de multiples attaques.


(*) Le fonds "air-bois" : un programme en demi-teinte  Le Plan de protection de l’atmosphère (PPA) actif depuis 2012 et visant les 41 communes de la vallée de l’Arve prévoyait d’agir sur la pollution du chauffage au bois par un programme de rénovation des systèmes de chauffage. L’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) avait ciblé 15 000 foyers. Sur un objectif de 3 200, 2 400 d’entre eux ont bénéficié d’une aide financière. En revanche, certaines critiques ont été émises à son encontre : les prix des poêles à bois ont augmenté et ce programme a aussi contribué à rester sur le modèle de la combustion du bois qui reste polluant.

Pour se rendre compte de ce sentiment de deux poids deux mesures chez les habitants, il suffit de se rendre à la sortie de l’école de Chedde, l’un des dix hameaux de la commune de Passy, et de discuter un peu avec les parents d’élèves. L’établissement se situe à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau de l’usine SGL Carbon tant décriée. « Nous avons compris qu’ils ont retrouvé dans le sol des métaux lourds, donc cancérogènes, ce qui est loin d’être rassurant », assure Stéphanie, une jeune maman qui souhaite rester anonyme. « J’ai bien songé à déménager, mais je viens juste d’acheter une maison… » Comme beaucoup d’autres, elle se sent impuissante face à un problème si complexe et qui la dépasse. « Nous, on ne sait pas quoi faire. Les autorités n’ont pris que des mesures insuffisantes, mais ils ne veulent pas entraver le tourisme et l’industrie, c’est une question d’image. »

 

 

La surveillance des usines ne fait pas l'unanimité

 

Pour les habitants de la vallée, la pollution industrielle serait donc occultée par les autorités locales. Jean-Albert Lagarrigue, président de l’association Arve vallée polluée (AVP), se bat contre les émissions de SGL Carbon et surtout contre celles émises par l’incinérateur de Passy, qu’il aimerait voir remplacé par une usine de méthanisation. Cet ancien prof d’EPS affable, inépuisable activiste, ne fait pas confiance aux processus de contrôle des polluants*. Mais il affiche au moins une certitude : « On sait tellement de choses sur l’aérologie [l’étude des caractéristiques chimiques et physiques de l’atmosphère, NDLR], que c’est impossible qu’il y ait encore une usine comme celle-ci en fond de vallée. »

 

(*) Des contrôles insuffisants : Le Plan de protection de l’atmosphère (PPA) prévoit aussi des mesures de contrôle des émanations industrielles et des seuils à respecter. Des installations sous arrêté préfectoral, comme l’usine SGL Carbon, doivent même parfois réduire leur production lors des pics de pollution. Mais les associations estiment que les contrôles sont insuffisants.

 

Un constat partagé par Nicolas Evrard, maire de Servoz, une commune située sur les coteaux au-dessus de Passy. De ces hauteurs, on sent parfois flotter une odeur d’œuf pourri, le soufre des fumées. Lui et son prédécesseur à la mairie, inquiets des retombées amenées par les vents sur la commune, avaient déjà demandé à plusieurs reprises que des capteurs d’air soient installés à Servoz. Mais ATMO leur a signifié un refus car « c’était trop coûteux ».

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